Ciel déchiré, après la pluie

23,00 21,85


Back Cover

“Nous avons commencé à raconter des histoires pour que la peur qu’elles semaient en nous soit plus grande encore que la peur que nous avions face au silence, puis nos langues se sont déliées, nous avons répété mot à mot ces histoires que les récitants nous avaient apportées.”

Format 14,5 x 20 centimètres
Pages 376
En couverture, dessin de Martin Miguel
Collection “ Fonds Proses ”
Prix 23,00 €  21,85 €
(remise 5% liée à la vente en ligne)

Catégorie :

Extrait

Ciel déchiré, après la pluie a tout d’un récit d’anticipation. Il y a eu une guerre. Quelque chose qui ressemble à la fin du monde. Des hommes. Des femmes. Des enfants font entendre leur voix. Est-ce le temps de l’anéantissement total ou celui des recommencements ?
La langue puissante et tendue de Michael Glück nous entraîne à la suite de ses personnages dans une méditation errante sur ce qu’il reste d’humain en l’homme par temps de désastre et la place que tient le langage dans sa survie.

Après qu’il a claqué la portière derrière lui, il a crié et il s’est effondré. J’ai entendu tomber un corps. Le sien. Parce que je n’ai entendu qu’une voix, je dis un corps, le sien, parce que je n’ai entendu qu’un pas sur le ballast, je dis le sien. Parce que je n’ai plus rien entendu après, je dis un corps, le sien. J’ai d’abord pensé à un bagage, le bruit d’un ballot jeté sur la plateforme eût fait un bruit pareil à celui de la chute d’un corps, avec toute cette pluie qui doit alourdir la terre et les hommes, ce qui reste des hommes. La confusion eût été possible. Si longtemps que tombe cette pluie. J’ai songé aussi qu’il aurait pu balancer un autre corps, qu’il aurait jusqu’alors porté sur son dos tant son pas, par lequel j’avais perçu son arrivée, avant même qu’il ne frappât contre la vitre, m’avait paru accablé, corps d’un blessé ou celui d’une femme dont il aurait voulu, par ce temps, soulager la peine. Non. Il est seul. Il n’a hissé à bord que son propre épuisement. J’eusse entendu d’autres bruits après, sinon. Il eût, je crois, crié encore. Et si ç’avait été un soldat. Non. Les soldats sont partis. Un homme, rien qu’un homme, est monté qui a crié, qui est tombé. Rien ne bouge. Rien. Rien de vif. Je ne sais pas. Quel­qu’un à l’autre bout, à quelques pas, quelqu’un s’est effondré. Avait trop marché, c’est cela, trop marché sous la pluie. S’est mis à l’abri. Dort. Il dort, il n’est pas mort. Ni mourant. De là où je suis, je l’entendrais la mort à l’œuvre, à l’autre bout, son souffle pareil à l’air qui s’échappe d’un pneu crevé ou pareil au chant d’une gargouille, à une plainte d’éventrée. Stop. Marche. Record. Silence. Pas vrai silence. Pas vraiment. La pluie toujours, l’incessante, sur le toit du wagon et rafales, bourrasques au-dehors, petits marteaux lancinants qui viennent heurter la vitre. Silence pour dire jusqu’au bout, rien, toujours rien. Depuis le cri, depuis la chute, rien. Comme souvent, je comble l’absence. Je parle pour combler l’absence. Dans l’air, pas même le frémissement d’un insecte, le frôlement d’une musique, le vol agaçant d’un moustique ou d’une mouche. Malgré la pluie. Ou à cause d’elle, plus d’insectes depuis si longtemps. Pause. Cette touche, mais bon sang, cette touche. Va finir par être en panne cette machine. Je reprends. Toujours rien. Je n’ai pas peur. Je n’ai pas peur. Je n’ai plus peur. De la solitude. Ni de la solitude rompue. Machine, précieuse petite machine à conjurer la peur. Tant  que je n’aurai pas vidé la réserve de piles. Je parle. J’écoute. Je parle. Pause. Ronflement, là, au bout. Trop loin sans doute pour la machine. Pas pour les oreilles. Pour mes oreilles. À l’affût, entraînées. Yeux vides, oreilles à l’affût. Oui. Chaque bruit, chaque goutte d’eau et même, bien avant la pluie, je m’en souviens, le moindre grésillement d’un moucheron suicidaire ou des phalènes happés par les flammes du chandelier, mon propre pas, le flottement de ma robe sur le plancher. Tout, chaque bruit. Je distingue tout, chaque nuance. Ce que la machine même ne peut enregistrer, je le nomme, jusqu’au rongement, la vrille agaçante des vers xylophages. Le ronflement, là-bas, donne sa basse continue sous la mélodie répétitive de la pluie. L’homme dort. Souffler les bougies. Salive entre le pouce et l’index. Mou­cher les mèches. Je vais dormir, moi aussi, accueillir la nuit dans ma nuit. Stop.

Je ne me suis pas réveillée. Le corps s’est réveillé avant moi, s’est légèrement raidi au moment de basculer du sommeil à l’éveil. Les muscles se sont tétanisés, durcis, quelque chose comme une crampe violente, une alarme ou une alerte, comme un manque soudain d’oxygène. Mon corps m’a réveillée. Alors j’ai entendu ce qu’il a, bien avant moi, entendu. Ce n’est pas le bruit de la pluie sur le toit et les carreaux. Ce bruit-là s’est installé depuis quelque temps dans la mémoire du corps. Un bruit d’eau toutefois, une reptation saurienne. L’autre, lui, depuis là, au bout du wagon, l’homme rampe, corps encore trempé par la pluie du dehors. Bruit de flaque sous lui, avec tremblements, on dirait des petits coups de poings sur le plancher. Et gémissements. Il s’est arrêté. Je suis debout. Près de la table. Voulez-vous un verre de vin. Ne répond pas. A dû sombrer à nouveau. Un évanouissement. Stop.

On. Rien. Toujours rien. Je l’entends respirer. On. Lent. Très lent. On. Une traîne dans l’air. On vient. On ne vient pas. Le souffle, le léger ronflement creusent dans l’air un passage pour la voix. Il dort. Gémissements dans son sommeil. Quelque chose au bord des mots. Une lourdeur au bord des mots. Voix grave. Une descente dans sa nuit. Des reliques de paroles écorchées, déchirées. Impossible encore de dessiner un visage autour du souffle. Quand il se réveillera – car il finira par écluser toute la fatigue que j’ai entendue dans son pas sur le ballast avant qu’il n’entre et ne tombe là, au bout du wagon – il se redressera, il viendra jusqu’à moi, il me verra, il saura, lui, exactement, quel est mon visage, la couleur de mes cheveux, le ridicule de ma robe. Il parlera. Il me dira. Il y aura de la colère dans sa voix. Il commencera par la colère. Des mots chargés de reproche. Des mots contre. Parce que je n’ai pas fait ce qu’il aura pensé être de mon devoir. Il aura raison. Contre ce qui est, parce qu’il ne pouvait deviner du dehors, il aura raison.

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Avis

Avis

  1. Annie Estèves

    Michaël Glück au sommet de son art.
    “Ciel déchiré, après la pluie”, aux éditions l’Amourier. Une expérience de lecture dont on revient totalement bouleversé.Une situation limite du récit et de l’écriture. Il faut lire tout ce qui dit Michaël, s’entretenant avec Alain Freixe, à propos de la “composition” de l’œuvre au sens musical, et du travail de la langue, et lire aussi le très beau papier de Michel Séonnet, dans “Le Basilic”, sur ce très grand livre. Un de ceux qui comptent dans votre vie de lecteur. Puissant. Merci Michaël.

  2. Claude Chambard

    Ce livre est considérable. C’est un évènement. Un de ces livres, suspendus, que l’on n’osait plus attendre. En donner un extrait est réducteur, certes, j’en donnerai donc, sans aucun doute, d’autres. Peut-être, moi qui ne me crois plus capable de rendre compte de mes lectures, tenterais-je l’exercice périlleux. En attendant, lisez ce livre vraiment vraiment vraiment important.

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Spécifications

ISBN

978-2-36418-054-3

EAN

9782364180543

ISSN

2259-6976

Collection

Fonds proses

Format

14,5 x 20 cm

Pages

376

Prix

23,00 €

Dépôt légal

2ème Trimestre 2019

Auteur

Michaël Glück

Editeur

L'Amourier éditions