Jacques Stephen ALEXIS

22,00 20,90


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Jacques Stephen ALEXIS ou le voyage vers la lune de la belle amour humaine, tel est le titre complet de ce livre que Michel Séonnet nous propose comme une manière de biographie où se croisent la voix du conteur et celle de Jacques Stephen Alexis, écrivain majeur de la littérature haïtienne et, au-delà, de la littérature francophone. Né aux Gonaïves en Haïti, le 22 avril 1922, il meurt en avril 1961, assassiné par des miliciens à la solde du dictateur Duvalier. Il a 39 ans.

Format 14,5 x 20 cm
Pages 238
Deux Dessins d’Ernest Pignon-Ernest
Vingt-deux Gravures sur bois de Ronald Curchod
Collection “ Bio ”
Prix 22,00 €  20,90 €
(remise 5% liée à la vente en ligne)

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Extrait

Michel Séonnet se glisse dans la peau d’un conteur, d’un “compose” dit-on en caraïbe, ou griot africain, pour raconter la biographie de cet humaniste et militant extraordinaire qui fut tout à la fois écrivain et homme politique. Conduit à l’exil en France à plusieurs reprises, Alexis y côtoie Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright, Aragon. En 1956, il participe à Paris au premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Toute son œuvre porte la marque de cette révolution intérieure qu’il nomme “la belle amour humaine” et qu’il ne dissocie pas de la révolution politique. Il publiera trois romans chez Gallimard puis un recueil de contes. Livre qui donne toute son actualité à l’Haïti d’aujourd’hui.

N’attendez pas du conteur des carrefours qu’il dise LA VÉRITÉ. Il raconte des histoires, toutes tissées patiemment de petits bouts de vérités. Quand l’occasion se présente, il n’hésite pas à raconter plusieurs histoires contradictoires pour parler d’une seule et même chose, et toutes sont aussi vraies…

Ce soir-là, la nuit avait mis du temps à couvrir de son ombre les mornes, les collines d’Haïti. Elle n’était pas pressée. Le vent caraïbe avait si bien dégagé le ciel que les dernières lueurs du soleil n’en finissaient pas de se retirer. La lune attendait son heure. Les étoiles n’étaient pas encore au rendez-vous.

Les enfants, eux, ne l’entendaient pas ainsi. Déjà, ils assiégeaient le conteur de leurs cris et de leurs piaillements.

“…Allons, vieux hâbleur, fou à la bouche musicienne!… Vois! les étoiles clignent leurs yeux pour la veillée. Allons, vieux menteur. Allons, tireur, ne te fais pas prier!…
– Les contes, et vous le savez, se changent en tigres dévorants si la lune n’a pas encore battu la paupière. Il n’est pas tout à fait temps, mes coeurs!…
– Ainsi dit toujours le chanteur des carrefours, le “compose” des veillées et récitant des contes enchantés. Regardez! Le serein tombe druement en fines aiguilles dans le cou. Viens sous le péristyle, griot, il est temps!
– Attendez que les anolis aient commencé à broder le soir de leurs arpèges…” 1

Non, le conteur n’était pas pressé. Hésitait-il encore? Était-il une nouvelle fois victime de la peur ancienne qui taraudait le corps et cousait la bouche aussi fermement que les sacs dans lesquels, dit-on, des hommes avaient été enfermés vivants? Il regarda autour de lui: il avait tellement de mal à y croire! Pourtant c’était bien vrai. Les uniformes des Tontons Macoutes avaient disparu des rues. Plus personne, à la tombée de la nuit, n’avait à craindre d’être pris pour une peccadille, pour une parole un peu trop claire. C’en était bien fini des Papas Doc, des Bébés Doc et de toute leur clique sanguinaire. Mais cela avait duré si longtemps qu’il était difficile de se défaire des anciens réflexes: la peur est une habitude qui colle à la peau encore plus tenacement que l’odeur de pétrole dont n’arrivent pas à se débarrasser ceux qui ont eu la chance de trouver du travail dans les champs pétrolifères du Mexique. Oui, il n’y avait plus aucune raison d’avoir peur. Mais il avait préféré s’en assurer une dernière fois avant de commencer. Car le conte qu’il allait tirer ce soir lui aurait sûrement coûté la vie quelques années plus tôt. Toutes les histoires ne sont pas bonnes à entendre. Cela il le savait bien. Il en avait fait l’expérience, comme tous les “composes”. Et comme beaucoup il avait préféré se taire, raconter des histoires plus anodines, même si… on ne se méfie jamais assez des histoires. La plus douce, la plus éthérée peut receler des trésors de révolte et d’insoumission. Mais il faut savoir les écouter… Et puis il y a celles qu’on ne raconte pas mais que l’on sait pourtant car on les a forgées dans le silence de la récitation intérieure. Il faut se méfier des conteurs. C’est comme la braise qui se fait oublier sous la cendre. Survient un coup de vent…
Le vent avait soufflé. Il était prêt. Et lorsque les enfants revinrent à la charge, il ne se fit plus prier.
“– Si fait, mes cœurs!.. La vraie sagesse est de conserver comme un trésor ses yeux d’enfant et leur cœur chaud ! Puisque anolis, serein, lune et étoiles ont donné le signal, écoutez! Toutefois, êtes-vous prêts pour les formules magiques?
– Si fait, griot ! Positive!…
– Cric?
– Crac!
– Time-time?
– Bois sec!
– Tout rond, sans fond?
– Bague!
– Le capitaine est derrière la porte?
– Balai!
– Le capitaine est sous le lit?
– Pot de chambre!
– Petit-petit emplit la case?
– Lampe!
– Bougie!
– Lumière!
– OEil d’enfant!…”2
Alors, le conteur, devant les enfants pendus à ses lèvres, commença d’une voix mal assurée, tremblante, émue de cette grande première, le conte qu’il avait baptisé “Le voyage vers la lune de la belle amour humaine”. À ce simple énoncé, les adultes généralement blasés par ces histoires cent fois répétées, ceux qui ne croyaient plus en entendre de nouvelles et ceux qui attendaient le jour où quelqu’un tirerait celle-là, tous s’approchèrent du conteur et aussi attentivement que les enfants, redevenus enfants eux-mêmes, ils écoutèrent.

1. Jacques Stephen Alexis, Romancero aux étoiles (éd. Gallimard, 1960).
2. Romancero aux étoiles, op. cit.

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Spécifications

ISBN

978-2-36418-066-6

EAN

9782364180666

ISSN

2429-5388

Collection

Bio

Format

14,5 x 20 cm

Pages

238

Prix

22,00

Dépôt légal

2ème Trimestre 2022

Auteur

Michel Séonnet

Editeur

L'Amourier éditions