Revue de presse du livre de Michel Séonnet:
“Jacques Stephen Alexis ou le voyage vers la lune de la belle amour humaine"

Lundi-matin, 27 juin 2022 – Frédéric Thomas

Écrire, lutter, aimer “dans la tempête qui souffle sur l'univers"

Sous la forme d’un conte, cette biographie de l’écrivain haïtien, Jacques-Stephen Alexis, nourrie de large extraits de ses romans, revient sur le parcours, l’écriture, la lutte de cette figure attachante que le dictateur François Duvalier, «Papa Doc» fit disparaître. Nous reste ses pages et sa mémoire. Et ses vœux «à tous ceux qui souffrent, luttent, espèrent et croient toujours».

On fête cette année le centenaire de l’anniversaire d’une figure emblématique de la littérature haïtienne: Jacques-Stephen Alexis (1922-1961). L’auteur de Compère Général Soleil (Gallimard, 1955) fut également médecin, militant communiste et théoricien du «Réalisme merveilleux». Ce sont ces diverses facettes que Michel Séonnet explore dans ce livre, originellement publié il y a près de quarante ans, et qui s’inscrivait dans le cadre d’un programme d’Armand Gatti autour des poètes assassinés.

Séonnet a écrit Jacques Stephen ALEXIS ou le voyage vers la lune de la belle amour humaine sans avoir jamais été en Haïti, «envoûté» par le sujet, recourant à une forme traditionnelle, celle du conte, empruntant nombre d’extraits de romans de l’auteur, et s’appuyant sur le témoignage de Gérald Bloncourt (1926-2018), peintre et photographe haïtien, ami d’Alexis. Sous cette forme proche de l’oralité, le parcours de l’écrivain s’offre ainsi à nous par le biais de multiples voix et «entrées».

Écrivain militant.

Son premier roman, en 1955, Compère Général Soleil, plaça d’emblée la littérature haïtienne sur la scène littéraire mondiale. Il prolonge l’œuvre désormais classique de son compatriote et ami, également communiste, Jacques Roumain (1907-1944), Gouverneurs de la Rosée, tout en innovant radicalement. Jacques-Stephen Alexis se lie aux poètes cubains, Nicolas Guillen et Alejo Carpentier, et, en France, où il poursuit ses études et écrit ses livres, il rencontre, entre autres, Louis Aragon et les écrivains de la Négritude, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor.

Ses livres sont de magnifiques histoires d’amour – entre Hilarion et Claire-Heureuse, Gonaïbo et Harmonise, El Caucho et la Niña Estrellita –, où le merveilleux dispute le quotidien au réalisme le plus sombre. Des histoires où, le plus souvent, c’est la femme, survivant à la tragédie, qui dessine la chance d’un avenir bouleversé. Ce sont aussi des livres d’éducation – on a parlé d’un «onirisme didactique» –, mais qui échappent à la lourdeur moralisante et aux divers avatars du réalisme socialiste, et se fondent dans la trame narrative (davantage encore dans le dernier roman publié de son vivant, l’Espace d’un cillement). Ainsi de l’apprentissage, chargé d’ironie d’Hilarion: «gens de bien, gens ’comme il faut’, bons chrétiens qui mangez cinq fois par jour, fermez bien vos portes: il y a un homme qui a grand goût, fermez, vous dis-je, mettez le cadenas, un homme qui a grand goût, une bête est dehors…». Et, après qu’il ait volé le portefeuille convoité, celui-ci devient «une pièce justificatrice de son droit. Le droit de défendre son existence, le droit de rançonner les rançonneurs. En une seconde toute une philosophie sociale lui était née».

Jacques-Stephen Alexis donne à voir l’«étrange harmonie» qui s’élève entre les êtres, dans certains moments du carnaval, entre les aléas naturels frappant régulièrement cette terre et «la force inextinguible aussi d’un peuple de métal», entre la sensualité et la violence du rêve. Et les saisissantes pages consacrées aux cyclones doivent se lire comme une image d’un soulèvement (populaire ou amoureux):

«Vers trois heures de l’après-midi, le vent s’amena d’un seul coup, puis se mit à galoper et à ruer sur la ville. Les grands gosiers sur le port tournèrent en rondes éperdues. La mer sortit sa robe verte des grands jours et s’enveloppa de châles de dentelles d’écume (…).

Alors le vent jeta de nouvelles forces dans la bataille. Il éteignit le soleil avec une montagne de nuages. Il déracina vingt chênes, brisa cinquante dattiers, coucha vingt mille bananiers dans la plaine, arrachant des étincelles aux fils électriques. (…) Les vagues rejetaient des immondices infâmes le long du rivage. Le vent accourut, lança ses fouets contre la mer, et la travailla. Elle poussa des gémissements impossibles de douleur et de rage».

 Militant écrivain.

Le discours tenu par un protagoniste dans l’un de ses romans correspond sûrement à l’idée que Jacques-Stephen Alexis se faisait de son rôle et de sa responsabilité, de dire et de transmettre:

«J’ai payé cher ce que je sais et voilà que si je ne le donne pas maintenant à toi, tout ça s’en ira avec moi sous la terre, tout ça ne deviendra même pas un peu de vent chanteur de musiques, même pas une petite luciole dans les nuits, même pas un peu de douce poussière sous les pieds des pèlerins!».

Mais cela suffisait-il? Fin mai 1957, Alexis quitte la France pour revenir en Haïti. François Duvalier met en place les conditions pour conquérir le pouvoir – ce qu’il fera quelques mois plus tard –, avant de se mettre en scène comme «Papa doc», et d’entraîner le pays dans la longue nuit de la dictature (elle s’achèvera par la révolution de 1986, chassant son fils du pouvoir, «Bébé doc»). Alexis se dédie entièrement à l’action politique. Il fonde et dirige le Parti d’Entente Populaire, élabore un manifeste pour «la Seconde Indépendance», se rend à Moscou et en Chine, cherche des alliés et des moyens pour mener la lutte en Haïti.

En 1959, la révolution cubaine fait lever un vent d’espoir sur toute l’Amérique latine et les Caraïbes, qui se mettent à l’heure des focos (foyers révolutionnaires) et des guérillas. Depuis Cuba, avec de l’argent chinois ou russe, Alexis organise un débarquement clandestin sur la côte haïtienne, toute proche, pour s’enfoncer dans les terres et organiser la résistance. Accompagné d’une poignée d’Haïtiens, il débarque, en avril 1961. Tout de suite repérés – sûrement a-t-il été trahi –, lui et les autres disparaissent. «Plus de nouvelles officielles, du moins. Aucune déclaration, aucun constat, aucun acte de quelque sorte que ce soit ne viendra confirmer leur mort. Comme s’ils avaient été rayés du nombre des vivants d’un simple trait de plume. Simplement, ils ne seront plus jamais là» (page 205).

«Beaucoup ont reproché à Alexis sa précipitation, ses ’illusions’», écrit Séonnet (page 193). C’est, comme l’écrit l’auteur, faire fi de ce qu’attendait Jacques-Stephen Alexis de la littérature, de son engagement et de l’époque. En 1945-1946 déjà, au sein du journal La Ruche, où il signait ses papiers du pseudonyme Jacques-la-Colère, il participa aux «Cinq glorieuses», les journées révolutionnaires qui firent tomber le gouvernement d’alors. Littérature et politique étaient, à ses yeux, des vases communicants. «La pensée est bâtarde, devient un vice contre nature, quand elle ne sert pas de prologue à l’action» affirmait-il dans L’Étoile Absinthe. Et cette action, en ces années-là, relevait de l’engagement communiste – y compris stalinien –, auquel il était prêt à «sacrifier» sa vocation littéraire. Sauf qu’il ne s’agissait pas alors, pour lui, d’un sacrifice, mais d’une mise en suspens cohérente, au nom des priorités révolutionnaires.

«Mais avait-il le choix? Poursuit Séonnet. Sans doute la victoire duvaliériste n’eût-elle eu lieu, les choses se fussent passés autrement» (page 183). Sans compter la lame de fond que produisit la révolution cubaine. Et l’écrivain haïtien, Lyonnel Trouillot, d’évoquer dans sa préface, «des tentatives diffuses de dépolitisation», en rappelant cette évidence: Jacques Stephen Alexis «était un communiste et un révolutionnaire».

Actualité et héritages

Dans sa postface, Michel Séonnet dit qu’il ne serait plus possible d’écrire ce livre tel quel, aujourd’hui. Revenant sur les conditions de son écriture, à une époque où peu de personnes connaissaient l’œuvre de Jacques-Stephen Alexis, et moins encore en parlaient. «Trop noir, Alexis? Trop communiste? Il y avait quelque chose de révoltant à se dire qu’à l’assassinat politique avait succédé une sorte d’oubli littéraire» (page 227). Si, quarante ans plus tard – cet ouvrage fut publié en 1983 –, ses romans sont heureusement plus lus, mieux connus, à (re)lire ses textes, et à suivre son parcours, force est de se demander si Alexis ne demeure toujours pas, aux yeux de nos contemporains, trop noir et trop communiste; trop Haïtien aussi.

Comme communiste, il partage au mieux l’incompréhension, au pire le rejet et le discrédit attaché à ce mouvement à l’aune du libéralisme triomphant. Et il ne jouit pas des circonstances atténuantes d’avoir participé à la déstalinisation. Comme noir, s’il peut être rattaché aux littératures du Sud, à la Négritude et au mouvement anti-colonial, c’est d’une manière différente que l’interprète la majeure partie du mouvement décolonial actuel. En raison justement de son engagement communiste.

«Avant tout et par-dessus tout fils de l’Afrique, je suis néanmoins héritier de la Caraïbe et de l’Indien américain à cause d’un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures après leur mort» écrivait-il. Il s’affirmait cependant, dans le même temps, «proche de la pensée et de la sensibilité françaises», n’hésitant pas à aller jusqu’à dire que «la France m’a tant donné que j’ai obligation de rendre le peu que j’ai à offrir» (page 84). Il entendait faire partie du «bataillon haïtien» de «l’armée internationale des combattants d’un nouvel humanisme» (page 91).

Ces propos, qui peuvent surprendre ou paraître datés, n’en témoignent pas moins d’un anticolonialisme radical, qu’on aurait tort de remettre en question. S’ils renvoient en partie à la situation personnelle d’Alexis – mulâtre issu de la bourgeoisie, écrivant en français, vivant entre la France et Haïti –, ils traduisent surtout, en ces années-là, la conception de la lutte révolutionnaire dans le mouvement communiste et une large part des courants anticolonialistes. Sûrement faut-il y voir également l’influence spécifique de l’histoire d’Haïti. La conscience d’appartenir à la première république noire libre, issue de la révolution d’anciens esclaves, en 1804, enorgueillit les Haïtiens, et donne à leur anticolonialisme une profondeur et une assurance particulières.

Il y avait, en outre, des raisons plus immédiates à se revendiquer «d’un nouvel humanisme», en cette fin des années 1950. Duvalier avait, en effet, commencé à mettre en avant l’idéologie du «noirisme», qui, sous prétexte de favoriser les noirs au détriment de la bourgeoisie mulâtre, lui permettait de renforcer son pouvoir personnel, en lui donnant un vernis égalitaire. Jacques Stephen Alexis devait écrire: «la question de couleur est une excellente arme qui pourra servir encore quelques années à démobiliser le peuple et à le détacher de l’objectif essentiel». Et encore: «nous ne serons jamais les spectateurs d’un particularisme étroit qui cloisonnerait le monde en races et catégories antagonistes».

L’intérêt de ce livre est donc aussi de nous présenter la complexité du personnage, les contrastes et zones d’ombre d’un parcours, qui n’en suit pas moins une ligne cohérente où l’écriture et la politique se nourrissent l’une l’autre, quitte, à un moment, à tarir la première, le temps (incertain) de recouvrer le chemin vers l’action. Ce fut, certes, un échec. Mais, plutôt que de parler de naïveté, voire d’illusion, on préférera évoquer les conditions même de l’écriture d’Alexis, la surdétermination de son engagement en cette fin des années 1950. Et rappeler sa foi: «Rien de ce qui est passionnément vivant ne meurt tout à fait mais se perpétue, se lègue, se transmet, se dépasse»

Frédéric Thomas
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Étonnants Voyageurs 2016
– 
Philippe Bernard

L’ouvrage de Michel Séonnet que nous publions ce 23 mai 2022  dans une nouvelle édition, est paru pour la première fois en 1983 à Toulouse aux éditions Pierres hérétiques sous la direction d’Armand Gatti. Une édition spéciale du festival Étonnants voyageurs se déroule à Haïti en 2016; Philippe Bernard, écrivain que nous comptons bien rencontrer un jour, tombe sur cette édition originale, depuis longtemps épuisée, et écrit l’article dont suivent ici quelques extraits pour le site Étonnants voyageurs. Vous verrez qu’à la toute fin, sans rien savoir de ce texte, nous l’avons entendu.

Le «compose» et l’hymne au Soleil
Ce livre étrange, Jacques Stephen Alexis ou Le voyage vers la lune de la belle amour humaine se présente, à mon sens, comme le prototype d’une “écriture haïtianisée".

«Dans le voyage des pierres rituelles vers le pays des lunes hérétiques, le ciseleur de métaphores sculpta le visage de la Belle Amour Humaine. Alexé de merveilles, il traversa joyeusement la virtualité vertigineuse des faux miroirs.»

En effet, Séonnet se glisse dans la peau d’un “compose" ou d’un “simidor", tireur de contes, collègue en Caraïbe du griot africain. Alexis, dans son Romancero aux étoiles, avait déjà confié le flot de la parole au neveu et disciple du «Prince des composes», le Vieux Vent Caraïbe. À lui maintenant de «rivaliser d’invention» en s’inspirant des contes et mythes haïtiens pour redonner vie aux personnages créés par Jacques Stephen. Séonnet va convoquer une foule de témoins pour célébrer la grandeur de son maître-écrivain. Il va créer un livre-conte dans la grande tradition orale, un flot de poésie parlée, chargé de la fantaisie surnaturelle du réel-merveilleux, piqueté d’humour, pailleté d’amour, entrelacé de rêves, émerveillant les petits, humectant la paupière des anciens, fixant sur la pellicule de notre imaginaire le charme d’un cliché d’une Haïti onirique. Quatre longues veillées seront nécessaires à l’évocation: «Naissances», «Exils», «Retours» et «Haïti, enfin?» avec ce néfaste point d’interrogation qui demeure comme une plaie qui ne veut pas cicatriser. La dernière question de cette ultime veillée: «Mort où est ta naissance?» paraphrase la question existentielle proférée par l’apôtre Paul dans sa première «lettre aux Corinthiens» (15-55): «Mort où est ta victoire?». Le «Compose», fort versé en art de syncrétisme, jongle ainsi très habilement avec les pages du Livre qu’il soumet à la frénésie des tambours, à la transe des danses, au sang versé du coq.

Mais revenons sur ce que j’annonçais comme une «écriture haïtianisée». Michel Séonnet se coule à la perfection dans son personnage-narrateur: il en devient lui-même un «Toma d’Haïti», rural natif-natal dont le souvenir évoque l’enfance de Jacques Stephen dans l’Artibonite

«…Jacques Alexis adorait venir s’asseoir sur les genoux d’un vieux “compose" pour écouter les fameuses aventures de Bouqui et Malice. Or, si les livres étaient écrits en français, les contes, eux, étaient tirés dans notre langue d’esclaves, dans notre “vernaculaire" comme disent les gens savants. En créole, si vous préférez!
Le petit Jacques écoutait. Et dans ce qu’il écoutait, dans le bercement saccadé du vieux parler des nègres, il y avait toute la vigueur de notre terre, tous ses rêves, ses folies, ses chimères. Toute sa grandeur. Il y avait tout un imaginaire merveilleux dont il se délectait, une nourriture épicée dont le fumet était celui de notre peuple.»

Séonnet va jusqu’à épouser la particularité de l’écriture haïtienne reflétant si bien le senti du rêve qui veut que l’énonciation glisse abruptement du «je» au «il» pour un même personnage dans un balancement qui ressemble à un jeu. Au beau milieu du récit des aventures de Jacques Stephen en 1960, entre Moscou, Pékin et La Havane, le récit lui échappe et c’est un participant à la veillée qui saisit le relais et incruste ses réflexions dans le fil du conte

«Alors “compose", toujours aussi fier, maintenant? Voyez, enfants, comme il a pâli! Voyez comme sa belle assurance s’est envolée! […] C’était vrai, le griot paraissait abattu. Ce n’était pas que la contradiction puisse dérouter un vieux hâbleur comme lui.»

Mais le «compose» se reprend. Il a encore beaucoup de choses à dire, de vérités enterrées à remettre en lumière, de doutes à éclaircir.

Chronique des trois morts annoncées
Et il nous raconte uniment l’histoire reconstituée par les lambeaux recousus de phrases estompées, délavées, de mots évadés, de regards chargés, de larmes suffoquées, le dernier voyage du petit bateau «s’appelait-il “Dieu Premier?"») à travers la Passe du Vent en cette mi-avril 1961. Michel Séonnet nous rappelle Charles Adrien-Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillé, Max Monroe, les compagnons d’Alexis pour cette ultime traversée entre Cuba et Haïti qui se terminera à côté du Môle Saint-Nicolas, sur la plage de Bombardopolis.

On n’aura plus jamais aucune nouvelle d’eux. «Absents» dira Duvalier.

«Comme toujours dans ces cas-là, on se demande “pourquoi"? Pourquoi est-il mort? Pourquoi a-t-il débarqué? Et les réponses sont presque aussi différentes qu’il y a de bouches pour les prononcer.»

Mais assurément ce trop-plein de questions déborde, et le flot cherche une voie. Les circonstances historiques sont dans ce cas très complexes, les intérêts politiques se télescopent tous azimuts, les intérêts personnels ne sont pas en reste. Depuis la prise du pouvoir par Castro, beaucoup d’Haïtiens s’étaient réfugiés à Cuba. Certains y resteront très longtemps et même y occuperont des postes de professeurs à l’Université. Dès les premiers temps de la révolution cubaine, les autorités ont aidé les mouvements en lutte contre Duvalier. Il faut même colporter que le 13 août 1959, des Cubains avaient osé débarquer en Haïti… ils avaient tous été tués. Les désaccords entre les différentes factions haïtiennes étaient trop grands, rien ne pouvait se faire sans un élément rassembleur. Jacques Stephen Alexis a pu croire un instant être cet élément. Le groupe choisit le lieu de débarquement de façon très pragmatique: c’est l’endroit d’Haïti à la fois le plus proche des côtes cubaines, et très isolé. Or, dès leur débarquement, les macoutes les attendaient. «Ils avaient été prévenus». Par qui? Le «compose» laisse planer le doute. Et ce doute plane admirablement. Il évoque donc trois pistes qu’il nomme «les trois morts».

La première est due à une trahison: «à peine débarqués les cinq hommes furent arrêtés, battus, certains abattus immédiatement d’un coup de revolver dans la bouche, les autres ne recevant le coup de grâce que plus tard. […] En dehors des personnes fréquentées à Cuba, qui aurait pu être au courant de leur tentative? Et à Cuba, qui aurait pu avoir intérêt à une telle trahison?» Bien sûr, on peut penser à de multiples cas de figure: un espion à la solde de Duvalier… une rivalité de personnes… «quelqu’un qui se serait senti humilié de voir un autre que lui prendre la tête de ce qui pouvait devenir une insurrection, quelqu’un qui se serait cru le Castro haïtien et qui n’aurait pas accepté qu’un autre lui prenne la place…»

La brume se lève un peu sur la Passe du Vent. Mais Séonnet-le-«compose» ne se laisse pas entraîner, «Oh! je vous vois, enfants toujours prêts à savourer quelque perfidie vengeresse! Je vois vos bouches qui déjà s’apprêtent à demander un nom. Non! N’insistez pas. Ce nom, vous ne l’aurez pas. Ne me forcez pas. Ma langue a déjà beaucoup de mal à retenir le fiel que l’hypothèse d’une telle trahison fait jaillir en guise de salive.»

La deuxième mort viendrait d’une autre trahison; on sait qu’Alexis avait obtenu une grosse somme en argent liquide (dont l’origine reste encore mystérieuse même si, refaisant le trajet de Jacques avant son retour à Cuba, on peut échafauder une hypothèse limpide…). Cet argent disparu en même temps que cet assassinat «expliquerait bien des silences et des versions touristiques à ce débarquement». En temps de troubles politiques, en pleine guerre froide, «il n’est pas aventureux de penser que les belligérants sont prêts à bien des infamies…». Et le «compose» de se lancer –semble-t-il avec peu de conviction– dans un récit de crime crapuleux. Le petit groupe de révolutionnaires déguisés sous des hardes de paysans, voulant progresser vers le sud et rejoindre l’Artibonite (où Alexis sent qu’il peut convaincre des villages de le suivre pour lancer son grand mouvement d’insurrection) rencontre un camion qui se dirige dans cette direction. L’un des hommes, voulant payer la cote-part du groupe aurait malencontreusement fait voir le magot. Cette version arrange beaucoup de monde…

«La troisième mort a lieu à la prison de Port-au-Prince, à Fort-Dimanche.» Un prisonnier (un ami qui lui avait donné son passeport à cause de leur relative ressemblance) aurait reconnu Alexis par un interstice entre leurs cellules, mais l’homme est abominablement défiguré et le témoignage est peu sûr. De toutes façons, «le lendemain le prisonnier est emmené» et personne ne le reverra.

Trois morts donc. «Mais quels que fussent les derniers instants d’Alexis, quel que fût le lieu, le jour, l’heure, le verdict est le même: l’exil, encore une fois l’exil […], l’exil de celui qui est mort nulle part.» Et le «compose» à nouveau se reprend, il se lève bien droit en Toma d’Haïti, il fait face à son auditoire, il sort la baguette magique du merveilleux. Rien de tout cela n’est arrivé. Tout le monde a droit au rêve.

«Alors je vous dirai ceci, enfants prêts à pleurer, –car là est pour moi la vérité la plus irréfutable– Alexis est mort […] à bord du “Dieu Premier" ou dans le rêve de l’Églantine, qu’importe; Alexis est mort en mer, dans l’eau tumultueuse des mers caraïbes: il n’y a que là où disparaître corps et biens ne condamne pas à l’exil éternel. “Disparus en mer", vaut toute inscription funéraire. Le bateau est un tombeau, le plus parfait qui soit.»

Mais quelle que soit la valeur de son histoire, le conte –pour le griot ou le «compose»– se termine toujours par la rituelle trajectoire d’un pied vers l’arrière-train du marqueur de parole. Séonnet ne faut pas à la tradition.

«Voilà, enfants! Cette fois c’est bien fini. Et si vous voulez savoir pourquoi je vous ai raconté tout cela, c’est parce que je suis allé voir des Grands Nègres très blancs pour leur demander pourquoi ils s’intéressaient autant à Jacques Stephen Alexis et que ces malotrus m’ont tous ensemble botté les fesses, si fort que je n’ai eu aucun mal à franchir l’océan et à arriver devant vous, enfants imaginaires d’une Haïti inconnue à ce jour, enfants nés d’un ventre que mes yeux, désespérément, voient toujours plat et bréhaigne.

Allez dormir, enfants des rêves. Vous n’êtes pas encore nés.»

Voilà un livre magnifique, un bonheur de lecture, malheureusement épuisé, y aurait-il dans la salle un éditeur amateur de belles pages? J’aurais au moins eu l’espace de poser cette question.

Philippe BERNARD

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