le monde est immense et plein de coïncidences

13,00 12,35


Back Cover

Format 14,5 x 20 centimètres
Pages 116
En couverture, création de Martin Miguel
Collection “ Fonds Prose ”
Prix 13,00 €  12,35 €
(remise 5% liée à la vente en ligne)

 

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Extrait

On pourrait croire ce texte inscrit dans la lignée des tragédies grecques : une unité de temps (une fin d’après-midi), une unité de lieu (une terrasse donnant sur la mer où sont réunies trois femmes ; une quatrième, Sara, étant hors champ), la « cité phocéenne » (Marseille) très présente, et, liés en un seul drame, l’amour et la politique butant sur une énigme dont Oreste, l’absent, est le centre. Cependant, changements de rythme et tresse narrative donnent une facture très contemporaine à un récit continûment tendu, lancé à contre-désastre, attentif à la fois à ne pas éluder le réel de la perte ni celui de « l’état du monde » mais aussi, et surtout, à ne pas céder sur son désir.

Ainsi, le texte va, vient, saute, reprend et ne cesse de déborder le récit qui trame sous lui son avenir, écrit Bernard Noël. Les coïncidences qui ponctuent ce monde immense y introduisent régu­lièrement des élans, une sensualité, qui troublent une lecture que l’on voudrait raisonnable. Mais ne vaut-il pas mieux que le désir de lire soit soutenu par un appétit plutôt que par la raison?


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1

– Si l’on était dans un roman, on exposerait sûrement comme point d’origine de tout ce grand bordel…
– Tu parles du grand bordel du monde, Sottie ?
– De l’affaire qui nous occupe, mais cela ne peut être tout à fait sans rapport…
– Tu crois ça ?
– Je le crois. Vous avez sans doute remarqué combien les petites dépressions et les découragements intimes s’accentuent quand journaux et médias entonnent ensemble le refrain ressucé du « C’est comme ça ! ». Cet air de crise se répand en moins de temps qu’il n’en faut pour faire paraître les premières analyses et réfle­xions de fond, et chacun se trouve soudain mystérieusement atteint, freiné dans ses élans, comme si on lui avait tatoué les chiffres du chômage et les colonnes du CAC 40 sur le cœur !
– Si l’on revenait à Sara ?
– J’y suis ! D’ailleurs…
– Quoi ?
– Sara l’incorruptible n’est pas complètement insensible à l’air du temps… Enfin, je veux dire…
– Eh bien ! quoi ?
– Un matin d’avril 2002, elle m’a téléphoné, terrifiée par un cauchemar qui l’avait réveillée et dans lequel elle redoutait de lire l’annonce de sa folie…
– Sara craignait de devenir folle ? demande calmement Raga, qui parle là pour la première fois.
– Juste ce matin-là, je crois. Elle était enceinte et probablement plus vulnérable que d’ordinaire. Jamais sa voix n’avait paru aussi troublée !
– Pourquoi t’avoir appelée, toi ? lance soudain Ichtya, trahis­sant un petit remuement obscur (un minuscule sursaut de jalousie ?).
– Parce qu’elle sait que je suis curieuse, ma chère amie – rétorque Sottie un rien moqueuse et prenant ici une grande respiration, comme chaque fois qu’elle pressent que sa propre phrase n’ira pas en droite ligne, imposera des détours –, curieuse et, surtout, avertie moi aussi de ceci : ce qui peut nous arriver de meilleur et de pire nous vient de l’inconscient, rien ne mérite une plus vive et vigilante attention que ce dont il instruit nos consciences quand il ne les anéantit pas, les surprenant alors, souvent tardivement, dans leur propre déni, ivres de cognisciences ou séchant raides comme des zombies dans le désert du “ Tout est marchandise ”, et que, cependant, ses ruses, ainsi que les inventions qu’il propose, exigent d’être reçues avec ferveur, prudence et discipline, ce qui, vous en conviendrez, est loin d’être facile ! Bref ! Sara avait lu quelque part qu’un rêve au cours duquel avait surgi l’image d’un excrément avait révélé chez je ne sais quel patient de Freud, de Lacan ou de Jung, ici peu importe, une psychose ! Je ne me rappelle pas si cette pathologie s’était ensuite déclarée ou si le thérapeute avait jugé bon de ne pas soulever le couvercle qui jusqu’au récit de ce songe l’avait laissée au fond du patient en sommeil, mais je me souviens nettement que la conjonction de l’émotion suscitée par son rêve et de l’intérêt porté à un texte où ce cas était cité avait mis Sara dans un état inouï !
– Tout ça parce qu’elle avait rêvé de merde ?
– Oui, Ichtya ! Tout ça pour un putain de rêve merdique ! Elle avait vu une cuvette de toilette et il semblait que face à ce trou un choix était exigé d’elle, un choix qui s’avérait impossible, ce qui la mit dans un état d’intolérable tension et causa son réveil ! Elle avait ouvert les yeux sur cette pensée qui s’imposa avec tant de force qu’elle la prononça presque, me dit-elle : celui-ci est bien trop dur mais de celle-là on ne pourra jamais se dépêtrer ! Elle avait gardé l’image, non pas de l’étron monstrueux, qu’elle avait pu sans peine chasser de son esprit, mais de cette autre matière fécale, collante, molle, qui s’insinuait insidieusement dans chaque recoin de la cuvette des wc…
– Ça t’ennuierait beaucoup qu’on ne s’attarde pas trop en ce lieu ?
– Non, bien sûr, Ichtya, excuse-moi ! Je ne suis pas psychana­lyste et, quand bien même le serais-je, je ne tirerais pas de cette anecdote une recette, mais il se trouve que, à peine Sara eut-elle achevé, avec infiniment de gêne et de peur, le compte rendu de la scène, je lui posai une simple question et le tout fut réglé. À quoi pensait-elle, la veille, en se couchant, de quoi avait-elle parlé, qu’avait-elle à l’esprit ?
– Les élections ? suggère Raga.
– Le deuxième tour des élections ! confirme Sottie, en riant. La grande messe républicaine ! La France mobilisée pour barrer la route à la droite extrême, à la droite dure et raciste qui alors s’affichait sans masque, et rassemblée pour ce faire autour de celui qui avait, le 19 juin 1991, dans son discours d’Orléans, évoqué le bruit et l’odeur de l’immigré polygame et paresseux, ne vivant que de prestations sociales et rendant fou le travailleur français contraint de vivre sur le même palier que lui à la Goutte-d’Or !
– Maintenant que nous avons bien ri de cette heure sinistre et qui ne fut pas sans conséquence, tranche Ichtya au bout d’un instant – le vent s’est levé, ça s’entend même dans les voix, leur donnant le petit supplément d’éloquence que souvent produit le mistral chez les sensibilités vives –, pourrais-tu revenir au sujet ?
– Oui, bien sûr, ma belle, ne t’impatiente pas, je reprends…

2

Quelqu’un prend la parole.
Qui que ce soit et quoi qu’il dise, on peut, si l’on est attentif, sentir la brève aspiration qui suit le remuement des lèvres, ce petit mouvement intérieur qui toujours prend appui sur le dehors, sur celui ou celle qui écoute, y trouve élan, rebondit, se fait caresse du dedans, car nul appui ne pourrait être pris sur l’oreille d’autrui s’il n’y avait d’abord, en soi, première, cette confiance en la nécessité et en la possibilité de la parole, et ayant ainsi fait cet aller et retour, ayant réuni les deux bords, partagé les lèvres, ce geste infime ouvre l’espace et lance la pensée.
C’est là que Sara s’est glissée tout à l’heure, précisément, à l’instant où la parole a pris pour nom Sottie. Si l’on était dans un roman… Elle s’est assise au pied du mur, écoute les récits. C’est ce qui est à faire. Suivre le fil de ce qui vient au pied du mur.
Oreste, lui, ne viendra pas. Toutes les paroles ont chu. Oreste est sans oreille. Oh reste ! Au reste…

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Spécifications

ISBN

978-2-36418-050-5

EAN

9782364180505

ISSN

2259-6976

Collection

Fonds proses

Format

14,5 x 20 cm

Pages

116

Prix

13,00

Dépôt légal

4e trimestre 2018

Auteur

Florence Pazzottu

Editeur

L'Amourier éditions